Le Progrès, 31 mai 1916 – L’arrivée de nos hôtes (2)

Les prisonniers de hier ont tous été répartis dans les hôtels et pensions de Château-d’Oex. Les officiers sont à la Pension Morier, à la Frasse et au Grand Chalet, à Rossinière.

Un nouveau convoi est arrivé ce matin à 9h30. Il comprenait 139 prisonniers; 50 sont allés à Rougemont,  20 à  Rossinière et le reste à Château d’Oex. On attend vers la fin du mois de nouveaux convois.

La reception de ce matin, sans avoir l’ampleur de celle de hier, à cause du mauvais temps, a été des plus cordiales. Une collation a été servie à la Grand Salle, puis la dislocation s’est faite et à midi tout était terminé.

S.E. l’ambassadeur d’Angleterre à Berne a prononcé en anglais quelques paroles sympathiques à l’adresse de la Suisse et a invité les soldats Anglais a pousser trois vigoureux: Hip, hip, hourrah! en l’honneur de notre pays. Les enfants des écoles ont chanté plusieurs chants.

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Hier, on a beaucoup remarqué deux soldats hindous, à la physionomie fine et ouverte. Aujourd’hui, toute l’attention se portait sur un Ecossais, à la taille élevée, portant le costume national. En général, les hommes du convoi de ce matin paraissaient moins atteints que ceux de hier; c’étaient des hommes vigoureux à la fleur de l’âge, dont quelques-uns boitaient, mais la plupart sans blessure apparente. Dans les deux convois il y avait des mutilés qui ont dû être transportés sur des brancards. Tous avaient l’air enchantés de respirer l’air libre après les longs mois passés dans l’esclavage des camps de concentration allemands, car autant que nous avons pu en apprendre par les rares prisonniers parlant quelques mots de français, ce fut un véritable esclavage qu’ils subirent en Allemagne. Nous ne voulons pas raconter les faits que nous avons recueillis – ces choses-là s’écriront après la guerre – nous nous bornerons à dire que de tous les prisonniers, c’étaient les Anglais les plus maltraités.

Le plus vieux soldat était sans contredit ce prisonnier agé de 63 ans, qui nous raconte qu’il en est à sa quatrième campagne. En 1869, il se battait déjà contre les Zoulous; il a aussi fait toute la campagne du Transvaal et ne désespère pas de recommencer à la première occasion. On lui donnerait 45 ans. Un autre soldat nous affirme qu’ils sont plusieurs dans la cinquantaine, fait que nous n’avons pas pu contrôler.

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Le passage des prisonniers Anglais a été fêté à Montreux. Une foule énorme stationnait à la gare est se préparait à recevoir tous ces malheureux. Une collation a été offerte au Grand Hôtel Suisse. La Lyre de Montreux et l’orchestre des hôtels se sont fait entendre tout le temps que dura la collation, alternant avec les discours de MM. Nicollier, syndic du Châtelard, du colonel anglais Picot et de M. Cuénod, vice-consul d’Angleterre à Montreux.

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On étudie la question de l’hospitalisation de prisonniers de guerre russes en Suisse. Le total des prisonniers français, anglais, allemands, etc., atteindra bientôt le chiffre indique au début comme maximum (20,000). Il y a une certaine difficulté a caser tant de monde en Suisse. On espère toutefois que la Suisse pourra aussi accueillir les malheureux soldats du tsar, dont la situation en Allemagne est encore plus pitoyable que celle des Français et des Anglais.