HELVETIA  BENIGNA

HELVETIA BENIGNA

 ou la conjugaison de deux exceptions par Jean-Samuel KARLEN

PRÉAMBULE

L’histoire et la phaléristique, dont les destins sont intrinsèquement liés, recèlent décidément des mystères qui peuvent remettre en cause bien des certitudes.

Tout phalériste digne de ce nom serait prêt à jurer qu’à l’issue de la Première Guerre mondiale, l’Etat allemand n’a jamais émis de médaille officielle commémorant cet événement avant la création, en 1934 – soit près de seize ans après l’armistice ! – de la Croix d’honneur de la guerre de 1914-1918, dite Croix de Hindenburg(1). De même, il arguerait péremptoirement que les Suisses, n’ayant pas participé au conflit en raison de leur neutralité, n’ont logiquement pas pu recevoir de médaille pour l’occasion.

… Rien n’est moins vrai… !

En effet, sachant qu’à toute règle il existe (au moins) une exception, celle-ci a pris la forme d’une médaille qui porte le nom de « HELVETIA BENIGNA » (traduction : la Suisse bienveillante).

Ainsi, avant la Croix de Hindenburg, le gouvernement allemand a bel et bien créé une médaille commémorative de la guerre de 1914-1918. Toutefois, et aussi étonnant que cela puisse paraître, cette médaille ne venait pas récompenser des ressortissants allemands, à quelques exceptions près, mais presque exclusivement des Suisses pour leur engagement en faveur des soldats du kaiser internés en Suisse durant le conflit… et ce sans avoir dû, pour autant, trahir leur pays ou bafouer le principe de sa neutralité… !

Alors, OUI, la Suisse a, elle aussi, sa médaille de la Grande Guerre… ! Voilà de quoi remettre en question les vérités que l’on croyait absolues.

Tout semble donc possible dans le monde fascinant de la phaléristique. Cette médaille en est la preuve.

MÉDAILLE

La médaille HELVETIA BENIGNA est née lors de la Première Guerre mondiale, suite à l’exposition sur le travail des internés qui s’est tenue à la mi-mars 1917, au Palmengarten, à Francfort-sur-le-Main (Allemagne), où le Generalmajor(2) Friedrich, alors directeur départemental au ministère prussien de la guerre, a fait part au consul de Suisse à Francfort, M. Picard, de la gratitude de l’Allemagne envers la Suisse pour ses activités caritatives et a souligné l’importance de raffermir les liens unissant les deux pays.(3)

Approuvée le 15 mai 1917 par l’empereur Guillaume II, elle fut distribuée entre 1917 et 1919. Elle était destinée aux citoyens suisses – ainsi qu’aux Allemands se trouvant pendant la guerre sur le sol de la Confédération pour des raisons de service – comme témoignage de la reconnaissance du gouvernement impérial à tous ceux qui s’étaient particulièrement distingués dans la défense de ses intérêts sur le sol suisse, tout spécialement les personnes qui avaient apporté leur aide aux internés allemands.

Deux modules de cette médaille ont été fabriqués. Si l’on peut avancer qu’une bonne vingtaine de médailles du grand module ont été répertoriées, il est, par contre, difficile d’établir le nombre et une liste détaillée des attributions de celles du petit module, les bouleversements profonds qu’a connus l’Allemagne tout au long de la première moitié du XXème siècle – en particulier le bombardement de Pforzheim, en février 1945, détruisant les bâtiments du fabricant de la médaille, B.H. Mayer, et celui de Potsdam, deux mois plus tard, réduisant en cendres les archives du Reich – ne facilitant ni les choses ni les travaux de recherche : ni l’entreprise B.H. Mayer, qui est toujours en activité, ni les divers services officiels concernés n’ont trouvé d’informations relatives à la médaille dans leurs archives.

Sur le plan du marché des ordres et des décorations, hormis les grandes HELVETIA BENIGNA d’argent qui sont effectivement rarissimes, la médaille d’argent du petit module est qualifiée de rare, bien que cette affirmation ne soit que le reflet de supputations. La règle selon laquelle « ce qui est rare est cher » s’applique donc dans son cas, et sans exceptions ! Chez certains marchands, son prix approche les 2500.- euros, voire plus. Mais pour l’obtenir, et malgré les sacrifices qu’elle peut exiger, encore faut-il avoir la chance d’en voir passer une dans un catalogue de vente…

 Attention : il est possible de trouver plus aisément les deux modules de la HELVETIA BENIGNA en simple métal argenté, et donc sans marquages. Leur prix est sensiblement plus bas : 200.- euros environ la pièce, grand ou petit module ! Voilà de quoi susciter la suspicion, bien que certaines sources attestent leur existence. Mais, même si de telles affaires semblent belles, rappelons-nous ce que dit le sage :

« Dans le doute, abstiens-toi ! »

CONTEXTE

Pour comprendre les raisons de la création de la médaille HELVETIA BENIGNA, un rappel historique est nécessaire.

Dès le début de la guerre – en août 1914 plus précisément -, l’idée de l’internement de troupes refoulées sur le sol suisse était évoquée. Peu après, soit en octobre, le Conseil fédéral, sur la demande du Comité international de la Croix-Rouge, a pris contact avec les gouvernements allemand et français en vue de l’échange de prisonniers grièvement blessés. Cette proposition, prévoyant en particulier que les militaires capturés et déclarés inaptes à reprendre du service pourraient, avec l’aide de la Croix-Rouge, retourner dans leur pays en passant par la Suisse, a reçu un écho favorable. Cela s’est traduit, en mars 1915, par les premiers rapatriements. Le Saint-Siège ayant décidé, au début de cette année-là, de s’impliquer dans cette initiative humanitaire, les choses ont évolué de telle sorte qu’un accord fut signé en décembre entre l’Allemagne, la France et la Suisse. C’est ainsi que, moins d’un an après, soit en novembre 1916, quelque 8’700 Français et 2’300 Allemands avaient déjà pu bénéficier de cet accord.

L’internement des prisonniers de guerre blessés ou malades préoccupait également les autorités suisses qui se sont beaucoup investies dans leur guérison avant de procéder aussi rapidement que possible à leur rapatriement. Des commissions mobiles spéciales ayant pour tâche de visiter les camps de prisonniers de guerre et de désigner ceux qu’elles jugeaient aptes à être internés en Suisse, ont été créées avec l’accord de l’Allemagne et de la France, puis avec celui de la Belgique et de la Grande-Bretagne. Elles fondaient leurs décisions d’internement sur l’état de santé des prisonniers et non en fonction d’un quelconque quota ou selon le principe d’équivalence entre les nationalités. D’autres groupes de prisonniers ont été sélectionnés par une commission multinationale comprenant quatre médecins – deux suisses et deux du pays en charge des prisonniers – et un représentant du pays d’origine des prisonniers concernés.

Le tout premier groupe d’internés – 100 Allemands et 100 Français souffrant de tuberculose – est arrivé en Suisse en janvier 1916. A la fin de cette même année, le nombre d’anciens prisonniers de guerre devenus internés avoisinait les 27’000, dont un tiers d’Allemands. Ce nombre n’a cessé d’augmenter pour approcher celui de 68’000 étrangers présents en Suisse à la fin de la guerre.

Il est à noter que l’internement dans un pays neutre ne se limitait pas seulement aux prisonniers militaires, mais également aux civils en âge de porter les armes qui, par la menace qu’ils pouvaient représenter, étaient détenus dans des camps.

Les conditions d’internement ont subi quelques adaptations au cours de la guerre, principalement en raison de la conclusion de divers accords entre les belligérants, tel celui signé par l’Allemagne et la France en mai 1917 prévoyant le rapatriement automatique, après 18 mois de captivité, d’internés ayant dépassé une certaine classe d’âge.

Les internés en Suisse étaient soumis à une discipline stricte, pour ne pas dire militaire, avec ses corvées et ses jours d’arrêts, car l’internement en Suisse dépendait du « Médecin d’armée » – en l’occurrence le colonel Hauser – et du service sanitaire de l’armée.(4) Ceux dont l’état de santé était jugé stable pouvaient néanmoins aller travailler dans des fermes ou pratiquer des activités en accord avec la profession qu’ils exerçaient avant la guerre et gagner ainsi un peu d’argent pour améliorer leur quotidien et adoucir leur condition de résident temporaire en Suisse.

Picture1

 CARACTÉRISTIQUES

Il existe deux modules de cette médaille d’argent (poinçon 990) fabriquée par B.H. Mayer, à Pforzheim (signée B.H.M. à l’avers et au revers) :

  • un petit module, portable – de 34,0mm x 1,0mm env. – pourvu :

– d’un anneau et d’une bélière, pour les hommes ;

– d’une épingle soudée horizontalement au revers, pour les femmes ;

  • un grand module – de 80mm selon l’ouvrage de W. Hesse Edlen von Hessenthal et G. Schreiber(b), de 60mm selon les sites « Ordres, décorations et médailles 1914-1918 »(c) et « Antique photos »(d) – comme médaille de table.

Cette dernière, qui se distingue du petit module par les dates « 1914 » et « 1917 » placées respectivement à gauche (à 7 heures) et à droite (à 5 heures) à l’avers, a été fabriquée pour honorer tout spécialement un petit nombre de personnalités particulièrement méritantes ou importantes.

Attention : selon « Antique photos », il existe aussi des médailles en zinc sans marquages. Le catalogue de J. Nimmergut(e) signale, outre les médailles d’argent, l’existence d’un grand module en métal argenté. Mais quid de l’authenticité de ces médailles en métal vil, sachant que W. Hesse Edlen von Hessenthal et G. Schreiber ne mentionnent ni ces modèles ni le module de 60mm ? Est-ce un oubli de leur part, est-ce une lacune ? Des éléments ont-ils fait surface plus récemment qui permettent de justifier l’existence de ces pièces ou s’agit-il de médailles frappées ultérieurement (pièces de remplacement ou copies pour collectionneurs) ? Que le lecteur possédant des informations dûment étayées susceptibles de clarifier les choses n’hésite pas à en faire part en vue d’un addenda dans un prochain Bulletin. 

En raison des modalités particulières d’attribution qui devaient tenir compte de l’art. 12 de la Constitution fédérale(5) interdisant aux citoyens suisses de recevoir des ordres et des décorations, la médaille n’était pas destinée, et ce dès l’origine, à être épinglée sur la poitrine comme une décoration traditionnelle et n’était donc pas fournie avec un ruban, bien que le petit module pour homme fut muni d’une bélière (trop petite, par ailleurs, pour pouvoir en enfiler un). Le récipiendaire pouvait néanmoins la porter comme colifichet ou breloque – à une montre gousset par exemple -, ou encore comme broche.

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L’illustration ci-contre montre la médaille  rattachée à un ruban. Sa chaînette et son mousqueton, témoignent de son utilisation typique comme breloque pour montre gousset. Le récipiendaire l’aura réalisée personnellement – ou fait réaliser – en ajoutant un anneau et un ruban aux couleurs de la  Suisse/Croix-Rouge – qu’il aura, selon toute vraisemblance, acheté en mercerie ou trouvé dans les affaires de couture de son épouse.

AVERS

Sur fond de montagnes, figure allégorique d’Helvetia au centre, devant une stèle marquée de la Croix-Rouge(6) portant une corbeille de victuailles à son bras droit et s’adressant à la foule qui l’entoure – laquelle est composée de onze personnes : hommes, femmes et enfants, civils et militaires –, le tout surmonté de l’inscription « HELVETIA BENIGNA ».

REVERS

Sur cinq lignes, l’inscription « DAS DANKBARE / DEUTSCHLAND / ZUR ERINNERUNG / AN DEN / WELTKRIEG » (traduction : l’Allemagne reconnaissante en souvenir de la guerre mondiale) entourée d’une couronne de feuilles d’olivier, le tout surmonté d’une Croix-Rouge rayonnante.


SOURCES

  1. Wikipedia, http://de.wikipedia.org/wiki/Helvetia_Benigna-Medaille
  2. Die tragbaren Ehrenzeichen des Deutsches Reiches, de Waldemar Hesse Edlen von Hessenthal et Georg Schreiber, paru chez Verlag Uniformen-Markt Otto Dietrich, Berlin SW68.
  3. Ordres, décorations et médailles 1914-1918, http://www.medailles1914-1918.fr/allemagne-helvet.html
  4. Antique photos, http://antique-photos.com/en/awardsdatabase/german-empire/prussia/307-medal-virtuous-helvetia.html
  5. Deutschland-Katalog Orden & Ehrenzeichen von 1800-1945, Jörg Nimmergut, 19ème édition, 2012, Munich, page 758.
  6. Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Prisonniers_de_guerre_de_la_Premi%C3%A8re_Guerre_mondiale_en_Allemagne#Les_.C3.A9changes_de_prisonniers_et_la_Suisse
  7. L’internement en Suisse des prisonniers de guerre malades ou blessés, 3 tomes, Genève, Bâle, Lyon, Georg, 1916-1918, chap. « Introduction historique ».
  8. Das Verhalten der Schweiz zu Deutschland während des Weltkrieges, de Max Kemter, paru en 1939 chez Verlag von Robert Noske, Borna, Bez. Leipzig.

 

NOTES

  • Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Croix_d’honneur
  • Generalmajor : major-général, correspond à brigadier en Suisse.
  • Das Verhalten der Schweiz zu Deutschland während des Weltkrieges, partie I : « Die Politik der Schweizerischen Eidgenossenschaft im Weltkrieg in besonderer Auswirkung auf Deutschland », chapitre 2 : « Die Schweizerische Neutralitätspolitik in ihrer Anwendung auf Deutschland », page 30.
  • Lors de la mobilisation, la Croix-Rouge suisse était subordonnée à l’armée ; elle était placée sous la direction d’un médecin-chef de la Croix-Rouge, lui-même placé sous les ordres du médecin territorial en chef – et donc du Département militaire fédéral de l’époque. Cf. le rapport de la Croix-Rouge suisse : « La Croix-Rouge suisse pendant la mobilisation 1914-1919 », page 5.
  • 12 de la Constitution fédérale de la Confédération suisse du 29 mai 1874 ; http://mjp.univ-perp.fr/constit/ch1874.htm
  • Croix rayée verticalement, donc rouge, et non la Croix fédérale comme indiqué parfois dans certains documents.

 

REMERCIEMENTS  

Pour leur aide précieuse dans mes travaux de recherche, j’adresse tout particulièrement mes remerciements aux personnes suivantes:

  • Mme Cornelia ALBERT, Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), Secrétariat général du DDPS, Bibliothek am Guisanplatz (BiG), Unité spécialisée pour le droit, Recherches, Indexation matières, Berne, Suisse ;
  • M. Roland BOEHLEN, Croix-Rouge suisse, Communication, Archives, Berne, Suisse ;
  • M. Thomas BREITFELD, Geheimes Staatsarchiv, Preussischer Kulturbesitz, Berlin, Allemagne ;
  • M. Ralf ENGEL, Bundesarchiv, Referat R 1, Berlin, Allemagne ;
  • M. Peter FLEER, Département fédéral de l’intérieur (DFI), Archives fédérales suisses (AFS), Berne, Suisse ;
  • M. Gerhard KEIPER, Auswertiges Amt, Politisches Archiv, Berlin, Allemagne ;
  • Mme Iris LORENZ, B.H. Mayer’s IdentitySign GmBH, Pforzheim, Allemagne ;
  • M. Daniel PALMIERI, Comité international de la Croix-Rouge, Library and Public Archives Unit, Genève, Suisse ;

 

ainsi qu’à M. Dominique Cropt pour son travail de révision.